266 Partages

Beonard Kervens Monteau est un écrivain, slameur, comédien. À 25 ans, il inonde le papier de son esprit poétique à la recherche de “justice, tendresse et générosité”. Né à Port-au-Prince, il a voulu être critique littéraire. Finalement il préfère écrire pour vaincre la mort, notamment! Rencontre avec ce jeune haïtien, ô combien passionné!

Nom: Monteau PrénomBeonard Kervens Age:  25 ans Couleur: J’ai plutôt tendance à être caméléon, mais il me semble que j’ai beaucoup d’affinité avec le rouge.  

Dicton : ni dieu, ni maitre Activité professionnelle : Ecrivain, Slameur, Comédien

Lieu de résidence : Haïti  Contact: Facebook: Beo Monteau, Twitter: @woklobeonard, Instagram: Beo Monteau

PORTRAIT

Peux-tu te décrire en quelques mots ? Je suis un emmerdeur professionnel. J’ai beaucoup de complicité avec le risque. Je pense que je suis très généreux. Je suis un fonceur et je ne suis pas du tout sur de moi. Je me tâte toujours. J’adore l’aventure.

Et en un mot ? Passionner.

Que fais-tu de ton temps libre ? Je le passe surtout à vivre, après il m’arrive de beaucoup lire, de rire et de faire à manger.

Face à une situation positive, comment réagis-tu ? Et une situation irritante? Dans les deux cas, j’angoisse. Je suis un écorché vif qui a toujours peur. J’angoisse et quand l’angoisse cannibale me mange les tripes, je finis par vomir et puis, ça va mieux. Je suis content face a la situation positive et pour l’irritante, je me prépare à faire des bonds, ne pas gaspiller ma vie à me morfondre.

Dans ta playlist, on trouve qui ? Il y a un super DJ que je ne me lasse pas d’écouter : Jonas Blue. Après, on trouve un peu de tout sur mon Deezer : Zachary Kibbee, Stevy Mahy, Sylvan Esso, Souleymane Diamanka, Rihanna, Ricky Blaze, PIC, Pharell Williams, Misié Sadik, Leo Ferré, Erol Josué, James Germain, Izolan, Christophe Maé, Beyoncé, les colocs, les sœurs Boulay, Edgar Sekloka, Emeline Michel, les Chainsmokers, Shawn Mendes. Je ne veux pas oublier le « Only for you » de Phyllisia Ross. Finalement je pense que je ne pourrais pas tous les citer, mais de la musique ce n’est pas ce qui me manque.

Ton artiste préféré ? Miss Lauryn, Lauryn Hill. The Miseducation est le meilleur album de tous les temps, passé et à venir. J’ai eu la chance de la voir en concert dans le festival de jazz de Montréal en 2016, Miss Lauryn me fait tout simplement frémir tellement elle est sublime.

Ton repas préféré ? Riz blanc et sauce chili. Je ne sais pas pourquoi. J’ai mangé du riz blanc avec de la sauce de chili chez mon ami Allenby Augustin et depuis c’est mon plat préféré.

Un voyage mémorable ? Je pense à Montréal, l’été 2016. J’étais venu pour deux mois pour me ressourcer finir mon recueil de nouvelles. Je suis reste finalement cinq mois et j’ai l’impression que j’aurais pu rester 40 ans. De mémoire de vagabond, j’ai retrouvé à Montréal quelque chose que je n’ai jamais vu, ni senti ailleurs. Quelque chose de l’ordre de l’impalpable, une magie. J’ai respiré la ville, la littérature, cette curieuse façon qu’ont les langues de s’emmêler, la musique, les gens, les festivals. Et puis cette possibilité de pouvoir se jeter dans le risque.

"Lauryn Hill. The Miseducation est le meilleur album de tous les temps, passé et à venir"

A travers ton expérience personnelle, quelle culture te fascines et pourquoi ? J’adore découvrir. Je n’ai pas une culture particulière.

Des habitudes bizarres ? Un talent étrange ? Des habitudes bizarres, voyons, je suis capable de mourir de faim à côté du sandwich qui est là, sur ma table de travail. J’arrive tellement à oublier les besoins de mon corps quand j’écris. Talent étrange : je plais aux chiens, j’établis très vite de très grand rapport de tendresse avec les chiens.

Dans la vie, qu’est-ce qui est important à tes yeux ? La vie, pardi. Il me manque un certain contrôle sur l’espérance de vie. Encore que je suis athée, grâce à Dieu (rires). Je ne crois pas à aucune arrière monde où je vais continuer à vivre avec une robe blanche et une trompette. Je pense pouvoir dire, non merci a n’importe quel quantité de vierges qu’on m’offrirait, alors je brule ma vie par les deux bouts ici avant de redevenir poussière, poussière sans aucun dieu de cacher a l’intérieur. La vie, parce que la mort m’obsède. C’est pour ça que j’écris, pour sauver ma vie et celle de ceux que j’aime.

Qu’est-ce qui te donne de l’espoir généralement ? Le désespoir n’est pas une mauvaise chose. Je préfère le désespoir à l’espoir, ça vous pousse à essayer de savoir votre limite le désespoir et à le surpasser, une course contre vous-même. Je ne veux pas d’espoir, c’est un beau mensonge qui nous fait stagner.

Si demain tu décidais de tout arrêter pour vivre ton plus grand rêve, tu ferais quoi ? J’ai une obsession de la solitude. Une maladie, je dirais. Mon rêve sera d’avoir mon bateau et de partir seul sur la mer pour me redécouvrir, faire la paix avec mes paysages intérieurs. Je pense qu’il y a un prix à payer pour faire un métier qui te rend aussi insupportable. Qui te fait ménager les autres sans arriver a bien les aimer. Il n’y a que la mer comme espace illimité ou le regard se noie, en se perdant pour retrouver sa propre identité.

"La vie, parce que la mort m’obsède. C’est pour ça que j’écris, pour sauver ma vie et celle de ceux que j’aime"

Beonard Kervens Monteau
©Pierre Michel Jean

PARCOURS

"Il y a un recueil de nouvelles qui va sortir bientôt, plus d’une quarantaine de texte de slam"

Quelle a été ta formation ? J’ai étudié les lettres modernes à l’école normale supérieure de l’université d’état d’Haïti.

Quand as-tu décidé de devenir écrivain ? slameur ? comédien ? Quelles sont tes œuvres ? Je ne crois pas que j’en ai eu conscience. Il y a une impossibilité à définir le moment d’un choix, où l’on comprend qu’entre mille autre chose on ne peut faire que celle-là. Je savais ce que je ne voulais pas devenir, mais je ne savais pas ce que je voulais devenir. J’avais une certaine attirance pour l’extravagance et le vagabondage. Ce qui m’intéressait, c’était le sens de la rébellion. J’avais besoin de quitter le code et je me suis mis comme ça à écrire, très tôt, sans ambition, pour remplir un vide.

Un camarade après un cours au lycée, m’avais emmené voir une répétition de la troupe Dram’art et je suis resté travailler sur un récital et ça a été le grand amour avec le metteur en scène Rolando Etienne et Gregory Alexandre. Et à cette même espace de la Bibliothèque Etoile Filante où l’on répétait, l’écrivain Bonel Auguste faisait les «Dimanches en poésie », j’y allais pour dire mes textes un peu bizarre qui empruntait et à ma culture hip-hop et à la poésie conservateur, un mixte bizarre qui plaisait aux gens. Un dimanche, Guezz Eliezer m’a dit que l’on appelait ce que je faisais du slam et on a monte un collectif : Feu Vers, pour sortir le public de sa zone confort.

Il y a un recueil de nouvelles qui va sortir bientôt, plus d’une quarantaine de texte de slam. J’ai travaillé sur plusieurs pièces de théâtre, sur plusieurs spectacles aussi, animé des ateliers d’écriture, des concerts et un long métrage avec le réalisateur François Marthouret, tourné entre Guadeloupe et Haïti. Je pense à plein de chose très varié tel que Slamasutra avec Feu Vers ou la mise en espace d’ « A l’ouest rien de nouveau » de Erich maria Remarque. Je pense à ma collaboration avec Emeline Michel sur le concert « Cœur à Cœur ». Je pense au projet Vwalye, la tournée Nationale et après une autre international, je pense à un Festival en France « Les accroches-cœur d’Angers » avec la brigade d’intervention théâtrale haïtienne (BITH).

Tu voulais être critique littéraire, pourquoi ce changement ? Je pense qu’il y a eu un appel, une envie de donner ce que j’avais, que de rester qu’à légitimer ce qu’écrivent les autres. J’ai répondu à une nécessité qui ne venait pas de moi et qui ne concernait pas que moi. Quelque chose qui tire la parole de moi et qui m’appelle à dire.

Beonard Kervens Monteau
©Gio Casimir

"J’écris pour contrer la mort. Tenter de me sauver, moi et quelques autres. Tuer le pathétique de la disparition des hommes."

Que défends-tu à travers ta position ? Quels sont tes domaines d’expertise ? Je ne défends pas quelque chose de précise. J’écris pour contrer la mort. Tenter de me sauver, moi et quelques autres. Tuer le pathétique de la disparition des hommes. Et il arrive de temps en temps aussi que la littérature face respirer le monde alors je continue.

Te considères-tu comme un porte-parole des jeunes Haïtiens ? Non, je suis une aspirine pour eux le temps d’une chanson, d’un roman ou d’un poème, c’est une part de don. Je n’ai pas une parole, une idée arrêté, un message, je ne suis pas le facteur. Je cherche comme tout le monde une certaine idée de la justice, de la tendresse et de la générosité.

Quels principaux obstacles as-tu rencontré dans ta vie ? Comment les as-tu surmontés ? J’ai le goût des obstacles, le goût du naufrage. Les atmosphères de décadence, d’écroulement, d’apocalypse ne m’a jamais découragé. Cela me donne envie d’être attentif pour le raconter dans un livre. Je suis doté d’un mécanisme psychologique particulier, tout déplaisir, peur, crainte, dette, obligation, se transforme en matière à raconter. C’est chanceux comme cynisme, penser venir au monde seulement pour le raconter aux autres. Je suis d’un narcissisme affreux, expansif, mais quand même généreux, parce que je ne peux pas la fuir.

Quelle est ta plus grande peur ? J’ai peur d’être heureux, de cesser de griffer comme un chat pour de la tendresse. Ce sera finit de moi. Je perdrai la voix et perdre la voix est analogue à être enterré vivant. Je veux encore trainer mes angoisses et n’avoir pas de prédisposition au bonheur. Curieux, quand avec mes deux meilleurs potes, j’ai crée la communauté du bonheur pour faire l’éloge du vivre ensemble.

Des projets futurs ? Me faire un café et attendre la chose inattendu qui façonnera mon avenir. J’attends un magicien, pour me faire lire ce que j’écrirais dans quelques années. Je suis en train d’écrire remplis d’incertitude que je ne veux pas en parler.

"Je savais ce que je ne voulais pas devenir, mais je ne savais pas ce que je voulais devenir. J’avais une certaine attirance pour l’extravagance et le vagabondage. Ce qui m’intéressait, c’était le sens de la rébellion"

INSPIRATION

Vidéo “Debout dans la vie (Beo et Jeh)”

Qui est ton modèle dans la vie ? Je suis assez narcissique pour être mon propre modèle. Un créateur parle de lui-même. Il est obligé de parler seulement de lui-même. Mais en même temps, il y a tellement d’autres voix en moi. Je dois à Brel, à Fellini, à Marguerite Duras, à Tupac et à tant d’autre.

Si tu étais une personnalité qui a marqué notre histoire, ce serait qui ? Pourquoi ? Je n’ai pas trouvé pour l’instant mais il y a des jours ou j’en ai des tas. Aujourd’hui, je n’ai que des clichés dans la tête.

Quelle est ta principale source d’inspiration ? L’inspiration c’est d’avoir l’envie de faire quelque chose. La source est intarissable. Et je trouve que la vie à toujours beaucoup d’imagination, il suffit de la regarder.

"La vie à toujours beaucoup d’imagination, il suffit de la regarder"

MESSAGE

"Il faut qu’ils se perdent pour retrouver d’autres chemins"

Que dirais-tu aux jeunes et moins jeunes haïtiens/caribéens pour les motiver et les pousser à vivre leurs rêves ? Ce serait de leur dire de ne pas être prudent. Il n’y a pas d’intensité sans risque. Il faut qu’ils se perdent pour retrouver d’autres chemins. Qu’ils se jettent corps perdu dans leur tentation impossible sans carte, ni boussole. Seule la prudence les égarera dans leur quête.

Quelle route déjà tracée, en faveur du développement de la société haïtienne,  devrait-on suivre ? Tracée par qui ? Ne m’en voulez pas, je suis un grand pessimiste. Mais je pense à la Fondation Connaissance et Liberté (Fokal), je pense à Michelle Duvivier Pierre-Louis, je me dis qu’il reste quelque chose, une trace. J’admire beaucoup cette grande dame.

Quelles actions positives de compatriotes admires-tu ? Je pense aux endroits où les copains se rencontrent, je pense à la soupe de la gauche chez Rodolphe Mathurin. Un espace de rencontre avec un dénominateur commun de tendresse

Un mot pour la fin ? Trois petits points de suspension pour laisser tourner et ne pas finir…

Beonard Kervens Monteau
©Sephora Monteau
266 Partages