Agrégée d’espagnol et docteur en sciences du langage, Corinne Mencé-Caster est Professeure des Universités en linguistique hispanique et traductologie à l’Université Paris-Sorbonne. Bachelière à 16 ans elle quitte son île et s’installe en France pour étudier. Des années plus tard, elle est nommée doyen de l’U.F.R de Lettres et Sciences Humaines de l’Université des Antilles Guyane (U.A.G.) en 2009 puis doyen de l’Université des Antilles (ex-U.A.G.) en 2013. C’est la première fois qu’une femme occupe ces deux postes.

Elle a su relevé de nombreux défis avec brio et admiration durant son exercice de présidente de l’Université des Antilles notamment la valorisation des formations, le développement de coopérations universitaires, la création de l’Université de Guyane et l’affaire très médiatisée CEREGMIA.

Médiéviste reconnue internationalement, caribéaniste, féministe, écrivain sous le pseudo de Mérine Céco, cette Martiniquaise est une « workaholic ». S’ajoute à cela son intérêt aux identités postcoloniales, l’histoire et à l’inconscient collectif de son pays. Entretien.

Nom: Mencé-Caster  Prénom: Corinne 

Age:  47 ans Couleur: Rouge

Dicton : Sa ki la pou-w, dlo pa ka chayé-y   Activité professionnelle : Professeure des Universités

Lieu de résidence : Paris

Prix, distinctions : Palmes académiques
Prix littéraire Gilbert Gratiant

PARCOURS

"Les jeunes générations ne cherchent pas vraiment à connaître leur histoire, ni les énormes combats qui ont été menés par les générations antérieures"

Quelle a été ta formation ? J’ai suivi des études supérieures en espagnol, philosophie et sciences du langage jusqu’au doctorat, puis ensuite j’ai soutenu une habilitation à diriger des recherches en traductologie et linguistique..

Quand as-tu décidé de devenir professeur ? Pourquoi l’enseignement puis la recherche ? J’ai décidé de devenir professeur après la licence, car j’aime apprendre et faire apprendre. La recherche est une passion qui est venue en maîtrise, quand j’ai découvert ce que cela pouvait être de découvrir de nouvelles choses par soi-même et de pouvoir les communiquer aux autres. 

De ton passage à l’Université des Antilles, on en retiendra ton courage exemplaire et ton intégrité sans faille. Quelle était ta personnalité à cette époque ? Comment as-tu réussi à prendre une telle décision de tout quitter?  (NDLR: Rappelons que Mme Mencé-Caster a survécu avec courage et intégrité à quatre années de vilipendages, de pressions, de menaces suite à la révélation du détournement de fonds d’un montant de 10 M€ du laboratoire de recherche!)

Ma personnalité était la même que depuis toujours : optimiste et déterminée à ne rien lâcher. J’ai décidé de tout quitter quand j’ai pensé que j’étais allée au bout de ma mission et quand j’ai senti que j’avais envie de nouveaux horizons, d’aller me ressourcer ailleurs pour ne pas perdre mon envie de faire de belles choses pour nos pays (sa lettre ouverte est disponible ici et celle de son entourage en hommage à son courage ici).

Corinne Mencé-Caster
© Bondamanjak

"Nous devons apprendre, nous, Antillais, Caribéens, à ne pas créer infiniment des systèmes D, plus ou moins illégaux"

Que défends-tu à travers ta position ? Simplement que nous devons apprendre, nous, Antillais, nous, Caribéens, à ne pas créer infiniment des systèmes D, plus ou moins illégaux, car un jour, il faudra bien que nous prenions les rênes de nos pays sans imposer de dictatures à nos compatriotes, parce que nous voulons que les biens soient confisqués par un petit nombre au détriment de tous les autres.

Tu commences ta carrière à l’U.A.G. en 1994, en tant qu’attachée temporaire d’enseignement et de recherche. Aujourd’hui tu travailles à la Sorbonne en tant que professeure de linguistique hispanique. Raconte-nous ton parcours. Mon parcours est celui d’une passion pour l’enseignement et la recherche, d’une envie de transmettre, de partager des projets pédagogiques et scientifiques avec des collègues, des étudiants et avec la société tout entière. Quand on travaille, qu’on réfléchit et qu’on construit ensemble de beaux projets pour demain, les barrières raciales et culturelles tombent, on est juste entre êtres humains. C’est ce que j’aime dans ma salle de cours et dans les laboratoires de recherche : une cohésion autour d’un projet..

Mérine Céco est ton pseudoyme de romancière. Tu écris autour de l’histoire, de la femme… Pourquoi ces thèmes ? Ces thèmes m’inspirent, parce que les jeunes générations ne cherchent pas vraiment à connaître leur histoire, ni les énormes combats qui ont été menés par les générations antérieures pour leur permettre de jouir de tout ce dont elles jouissent et qu’elles trouvent naturel, acquis…j’écris sur les femmes parce qu’elles sont les grandes oubliées de cette histoire qui se conjugue au passé, mais aussi au présent et qui détermine profondément notre avenir. (NDLR: Pour son roman “La Mazurka perdue des femmes-couresse”, Corinne Mencé-Caster a été lauréate du prix Gilbert Gratiant 2013 au premier Salon International du Livre de la Martinique).

Universitaire agrégée d’espagnol, docteure en sciences du langage et professeure de linguistique hispanique et de traductologie, ancienne présidente de l’U.A.G., romancière…Quel est ton secret ? Une boulimie du travail et de l’écriture. Je peux rester vissée sur ma chaise de bureau 24h non-stop si on ne m’en tire pas. Depuis toute petite, c’est comme ça. Mes parents cachaient mes livres, se levaient la nuit pour vérifier que je dormais et que je ne travaillais pas. On ne résiste pas à une passion… 

Suivant ton expérience, quelle a été la chose la plus difficile à accomplir pour réaliser tes rêves ? Quitter mon pays, la Martinique, à 16 ans, après mon baccalauréat pour aller étudier en France.

"Quand on construit ensemble de beaux projets pour demain, les barrières raciales et culturelles tombent"

Quels principaux obstacles as-tu rencontré pour ta profession ? dans ta vie ? Comment les as-tu surmontés ? En réalité, je n’ai pas l’impression d’avoir dû surmonter d’obstacles particuliers, si ce n’est qu’au quotidien, il faut ajuster les choses pour ne pas se laisser piétiner et garder l’optimisme pour se dire qu’on est toujours plus près de ses rêves qu’on ne le croit.

Quelle est ta plus grande peur ? L’intolérance, un monde fratricide fondé sur la peur et la haine de l’Autre, ainsi que sur le repli sur soi.

Des projets futurs ? Oui, en cascade, et surtout celui de fonder une association qui rassemble des Caribéens autour de projets visant à une meilleure connaissance mutuelle les uns des autres, pour éviter ces « guèguères » fratricides et complétement stériles que nous vivons entre Martiniquais, Guadeloupéens, et Guyanais, cette sorte de mépris et de défiance à l’égad des Saint-Luciens, Haïtiens, Dominicais, etc.

Corinne Mencé-Caster Mythologies du vivre-femme. Essai sur les postures et impostures féminines
Corinne Mencé-Caster, « Mythologies du vivre-femme. Essai sur les postures et impostures féminines » - éditions Persée, février 2016

Pour en savoir plus sur son parcours: découvrez son cursus et ses publications.

INSPIRATION

"Je serais Rosa Park car je pense qu’il faut savoir défier les règles et les lois quand elles sont injustes"

Qui est ton modèle dans la vie ? Mes parents : j’admire leur simplicité, leur générosité et leur manière de nous avoir laissé mes frères et sœurs et moi, nous envoler, tout en restant toujours si près et en même temps invisibles pour ne pas nous gêner.

Si tu étais une personnalité qui a marqué notre histoire, ce serait qui ? Pourquoi ? Je serais Rosa Park car je pense qu’il faut savoir défier les règles et les lois quand elles sont injustes, quitte à y laisser toutes ses plumes.

Quelle est ta principale source d’inspiration ? Le message d’amour de Jésus « donner sa vie pour ceux qu’on aime ».

MESSAGE

"Nous avons la lampe, nous avons la lumière : il suffit juste d’allumer la mèche"

Que dirais-tu aux jeunes et moins jeunes martiniquais/caribéens pour les motiver et les pousser à vivre leurs rêves ? Je leur dirais de vivre au quotidien avec leurs rêves dans la tête pour ne pas les oublier, et de travailler sans relâche à leur concrétisation, mais sans écraser ni bousculer les autres pour autant.
En un mot donner corps à ses rêves dans la fraternité avec les autres.

Quelle route déjà tracée, en faveur du développement de la société martiniquaise,  devrait-on suivre ? Je dirais plutôt qu’il y a plein de petites routes tracées, dans les initiatives des associations, des personnes qui s’engagent, des élus politiques aussi qui essaient de faire avancer les choses, des enseignants et éducateurs, des sportifs et artistes, des chefs d’entreprises… Mais le problème est que ces initiatives bienveillantes et fécondes restent à l’état de dispersion, coupées les unes des autres, dans une île de 1000 kms2, ce qui crée l’impression que nous tournons en rond. Ce serait bien de les réunir dans un livre et de faire le point pour avancer vraiment.

Quelles actions positives de compatriotes admires-tu ? Par exemple, sans flatterie, une initiative comme Talan An nou force mon admiration, parce qu’elle met l’accent sur ce que nous portons de beau, de constructif, de brillant en nous et vise à le faire connaître et savoir. C’est extraordinaire !

Un mot pour la fin ? Chez nous, nous avons la lampe, nous avons la lumière : il suffit juste d’allumer la mèche. Alors, faisons-le et ensemble !

La Mazurka perdue des femmes-couresse Corinne Mencé-Caster
Mérine Céco – La Mazurka perdue des femmes-couresse – éditions Ecriture – Paris – octobre 2013.

Avant de se quitter, découvrez Corinne plus en détails: 

PORTRAIT

Peux-tu te décrire en quelques mots ? Je suis optimiste, déterminée et dotée d’un grand sens de l’humour qui me permet de relativiser les choses dans les épreuves.

Et en un mot ? Déterminée.

Que fais-tu de ton temps libre ? J’écris et je lis énormément.

Face à une situation positive, comment réagis-tu ? Et une situation irritante? Face à une situation positive j’en profite pleinement en me disant que chaque bon moment est à prendre. Irritante, je me demande si je m’en souviendrai ou non dans deux jours.

Dans ta playlist, on trouve qui ? Kassav’, Francis Cabrel, Malavoi, Adèle…

Ton artiste préféré ? Eddy, mon époux.

Ton repas préféré ? Colombo de poulet et riz créole.

Un voyage mémorable ? Oui celui organisé à Margarita, où j’ai pu nager au milieu des étoiles de mer.

"J’aime les cultures plurielles comme la culture caribéenne où rien n’est vraiment figé"

A travers ton expérience personnelle, quelle culture te fascines et pourquoi ? J’aime les cultures plurielles comme la culture caribéenne où rien n’est vraiment figé.

Des habitudes bizarres ? Un talent étrange ? Celui de lire parfaitement sur les lèvres..

Dans la vie, qu’est-ce qui est important à tes yeux ? La sincérité.

Qu’est-ce qui te donne de l’espoir généralement ? Le fait que le soleil a toujours brillé après la pluie.

Si demain tu décidais de tout arrêter pour vivre ton plus grand rêve, tu ferais quoi ? Fonder une école divergente avec un enseignement multilingue, écologique et fondé sur l’interculturel.

Au revoir Man Tine Corinne Mencé-Caster
Mérine Céco, « Au revoir Man Tine » - éditions Ecriture, février 2016.