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Sohad Magen, Enseignante de Lettres et Philosophie et Musicienne de Gwoka notamment au sein du groupe féminin, Fanm Ki Ka. 

“Fè sa fo-w fè pou divini sa-w yé ! Fais ce que tu as à faire pour devenir ce que tu es, personne ne s’y appliquera à ta place.” 

 

Nom: MAGEN Prénom: Sohad

Âge: 33 ans Couleur préférée: Noir

Dicton: La ki ni blès tini longan (s’il y a blessure il y a remède)

Activité professionnelle: Professeur de Philosophie  

Lieu de résidence: Ste rose, Guadeloupe

Contacts: Soso Mwen Pa Mandé’w

Prix, distinctions: Poésie et dessin

 

 

 


PORTRAIT


Peux-tu te décrire en quelques mots ? Curieuse de la vie, pas toujours évidente a vivre, parfois même un peu « sauvage » j’aime la solitude ! Mais quand j’aime, je donne sans compter, c’est valable en amour comme en amitié.

Et en un mot ? Passionnée

Que fais-tu de ton temps libre ? Tout ! Je suis incapable de m’ennuyer ! Lecture, musique, net, films, séries, aimer … je n’ai pas assez de temps libre !!! 😉

Face à une situation positive, comment réagis-tu ? Et une situation irritante ? Je suis très entière donc lorsque c’est positif, c’est l’euphorie ! Du coup dans le cas contraire c’est dramatique. Je gère très mal la colère, je peux la ruminer jusqu’a ce que j’explose et en général il vaut mieux ne pas me croiser dans ces périodes la. Je m’isole délibérément d’ailleurs.

Dans ta playlist, on trouve qui ? C’est très varié. Des maîtres Ka, bien sûr. Chaben, Loyson, Konkèt, Sergius… Des groupes de Gwoka comme Poukoutann’, Kannida, Indestwas Ka, Krèy, Horizon, Milflè… Beaucoup de jazzmen, de solistes, de latin jazz et de manouche, Reinhart, Camillo, Tatum, Jordan, Youssef, Zadeh…

Des valses vénézuéliennes, de l’Inti Illimani, des chants napolitains, Youssou N’Dour, Salif Keita, Djélimady Tounkara, du rap de I Am, du Brassens… Beaucoup de rétro zouk, mais ça c’est vital ! Rotin, Zouk Look, St Eloi, Lefel, Kassav’. Les rois de la soul : Otis Redding et Steevie Wonder. Et puis Bellafonte, Makéba, Nina, Ella, Billie… Il y en a trop, je vais plus m’arrêter !

Ton artiste préféré ? J’ai eu la chance d’aduler des percussionnistes auprès desquels j’ai grandi. Certains ont même été mes maîtres. Pour leur technique, leur précision, leur inspiration, leur minutie dans la façon de traduire les pas des danseurs, mes stars quand j’étais ado n’étaient pas des Jackson ni des Boys band mais des markeurs comme Vincent Blancus, Henry Délos, Armand Achéron, Marcel Iskaye, Eneidge Fila… Difficile de trancher la préférence. Ils ont tous été géniaux dans leur art.

Ton repas préféré ? Le repas parfait commence toujours avec du BON boudin de Guadeloupe !

Un voyage mémorable ? La tournée Béninoise que nous avons faite en juillet 2014 avec les Fanm Ki Ka. J’avais l’impression de retrouver une partie de moi. Beaucoup de souvenirs d’enfance sont revenus. J’ai grandi au Congo avant d’arriver en Guadeloupe, alors ça a été comme un pèlerinage pour moi.

A travers ton expérience personnelle, quelle culture te fascines et pourquoi ? La culture Mandingue, parce qu’ils ont réussi à conserver une richesse incommensurable et une mémoire vivante à travers les millénaires. Les cultures afro-caribéennes (j’y inclus l’Amérique latine) dans leur ensemble, chaque fois que j’en découvre une, j’y retrouve quelque chose de nouveau et de familier à la fois.

La méditerranée antique me fascine aussi, elle a été un bouillon effervescent de cultures africaines, arabes, grecques, turques, qui se sont mélangées, digérées, appropriées les unes les autres. Je ne comprends pas qu’on fasse encore croire à nos enfants que « l’occident » soit né dans l’antiquité méditerranéenne, cette zone était tout sauf occidentale. On ferait une bien meilleure prise à montrer que c’est parce qu’elle a été une zone d’échange intense que la méditerranée de l’époque a fait de tels bonds en avant.

Des habitudes bizarres ? Un talent étrange ? Mon nez me démange à la moindre contrariété.

Qu’est-ce qui te donne de l’espoir généralement ? Tout ce que la musique fait passer de magique : toute cette magie qu’on subit sans comprendre, ça nous renforce. Ça me permet de garder foi en nous.

Si demain tu décidais de tout arrêter pour vivre ton plus grand rêve, tu ferais quoi ? Je ferai ce qu’on fait d’autres artistes guadeloupéens avant moi : une retraite à la Désirade pour y composer, y méditer, prendre le temps de travailler mon instrument et donner le meilleur de moi.


PARCOURS


Quelle a été ta formation ? J’ai commencé par la danse avec Jacqueline Cachemire-Thôle à l’Akadémiduka, j’avais 9 ans. Mon frère a commencé à me former au boula à la maison. A 13 ans, j’ai été au cours de Henry Délos, à 14 ans à celui d’Armand Achéron. En parallèle je me formais sur le terrain, j’allais beaucoup dans les léwòz, aka Man Soso, à la piétonne : j’ai commencé par y jouer du chacha, puis danser, puis bouléyé, puis maké.

Quand as-tu décidé de faire du ka ? Au départ, j’en faisais sans trop de conviction. Mon frère avait besoin d’un boula pendant qu’il marquait : c’est donc moi qui m’y collais. Ça fait un peu cliché mais à 12 ans, je me suis cassé le bras droit. Au moment où je me tenais le bras, je me rappelle avoir pensé « je ne jouerai plus jamais », c’est là que j’ai compris qu’en fait ça m’était vital. On venait de m’enlever la broche que je jouais déjà comme une forcenée.

Avec le gwoka, que cherches-tu à transmettre ? J’aimerais, comme beaucoup, que les guadeloupéens se rendent compte de la richesse infinie qui est la nôtre. Une musique capable de faire tenir ensemble tout un peuple, capable de transmettre jusqu’à une identité qu’on a voulu étouffer durant des siècles, capable de jeux d’improvisation exceptionnels. J’aimerais que tous comprennent et le ressentent. J’ai rencontré énormément de musiciens de tous horizons durant mes études, tous étaient ébahis par les possibilités qu’offre le Ka et la musique qui l’entoure. J’aimerais qu’on prenne le temps de se dire : WAOW ! Sé sa nou yé ! Fò nou mété-y pi douvan !

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Du chemin a été fait, je ne le nie pas. Mais quand je vois la place qu’on propose aux musiciens de gwoka, les cachets parfois indécents, le fait que les gens s’en tapent. Le fait aussi que ça paraisse normal à ces mêmes gens de payer une fortune et de remplir un stade pour un artiste national ou international en vogue, alors qu’il leur est inconcevable de supporter leurs artistes locaux. Je ne tire pas que sur le peuple guadeloupéen, c’est un phénomène mondial. Mais chez nous, il faut aussi compter avec l’aliénation culturelle qui fait encore des ravages.

Comment te vient l’inspiration pour créer des phrases musicales ? C’est sûrement qu’arrivé à un certain point, tout ce qui nous a nourri musicalement s’exprime. Mais ça n’explique pas tout : quelque chose parle en moi. Mes meilleures performances sont celles où « je pense avec mes mains ».

Que défends-tu à travers Fanm Ki Ka ? As-tu d’autres projets en cours ? Fanm Ki Ka veut montrer ce qu’est l’âme féminine du Gwoka. Parce qu’il y en a une, et malgré ce que tout le monde pense, elle n’est pas nouvelle. Des témoignages rapportent que beaucoup plus de femmes chantaient dans les léwòz antan lontan, dans certaines régions aussi elles avaient pignon sur rue. Enormément de chansons traditionnelles ont des paroles où une femme s’exprime. Dans l’exécution les femmes ont été là, à un moment, ce moment a été enterré par la profusion d’enregistrements en studio d’où elles étaient exclues. Dans la transmission, elles ont gardé leur rôle. Les mères ont transmis à leurs chanteurs de fils. Fanm Ki Ka travaille en mémoire de ces femmes. En mémoire des maîtres Ka aussi, qui nous ont laissé cette richesse en héritage, en mémoire de nos ancêtres qui n’avaient rien et qui nous ont tout donné. Nous avons une sensibilité différente, une oreille différente, nous ressentons plus intensément certaines choses, et cette façon de vivre le Gwoka est complémentaire aux autres. Nous travaillons à lui donner sa place.

Fanm Ki Ka - Concert à Lakasa 17/01/14

Fanm Ki Ka – Concert à Lakasa 17/01/14

Suivant ton expérience, quelle a été la chose la plus difficile à accomplir pour réaliser ton rêve ? Etre une femme n’a pas toujours simplifié les choses. Etre une fille de métisse qui ressemble plus à une touriste qu’à une guadeloupéenne, non plus. Le plus difficile au début a été d’oublier sa propre apparence physique pour pouvoir se donner de l’assurance. En période d’adolescence ça n’a vraiment pas été du gâteau ! Mais dans l’ensemble, j’ai été soutenue par des gens de valeur : mon père, mon frère, ma sœur, mes amis. Ce soutien m’a protégé. Plus d’une fois.

Quelle est ta plus grande peur ? Qu’on ne voit QU’une femme qui joue. Ok, je ne vais pas faire comme si ma féminité n’était qu’accessoire mais « tu joues bien pour une femme » ça ne m’a jamais semblé être un compliment. J’ai tout fait pour éviter ce genre de condescendance. Je sais que maintenant on entend plus ma musique qu’on ne voit ma plastique. Je travaille à ce que ça dure.Ce n’est pas contradictoire avec Fanm Ki Ka, loin de là. On fait du bon travail d’abord. Tout le reste est secondaire, c’est le travail musical qui prime.

Des projets futurs ? Toujours beaucoup ! Entre les Fanm Ki Ka et le jazz, j’ai quelques compos qui fleurissent. Très bientôt vous m’en direz des nouvelles.


INSPIRATION


Qui est ton modèle dans la vie ? Mon père. Un modèle de force, d’intelligence et d’humilité. Il nous a élevés en nous léguant son amour de la musique, son respect de la personne humaine et ses combats. Je n’ai jamais rencontré d’être humain qui souffre la comparaison avec lui, je suis heureuse qu’il m’ait faite !

Si tu étais une personnalité qui a marqué notre histoire, ce serait qui ? Pourquoi ? Ceux qui ont réellement marqué notre histoire n’ont pas leurs noms cités dans les manuels. Je serais un de nos ancêtre qui s’est battu pour ne pas craquer, pour gagner ses droits, pour ne pas être ni défaitiste ni blasé.

Je serais mon grand-père qui luttait aux cotés des ouvriers agricoles pour qu’ils gagnent les droits qu’on leurs refusaient, je serais ma grand-mère qui militait pour le droit de vote des femmes guadeloupéennes. Je serais mes grands parents, capables d’élever dans l’excellence douze enfants métisses, malgré le racisme, malgré la guerre, malgré les années de militantisme, malgré la bêtise humaine.

Quelle est ta principale source d’inspiration ? Mes grands-parents, Aristide et Elise Magen, et mon père Alain Magen.

 


MESSAGE


“Ne jamais être blasé, ne jamais laisser personne te blaser. La vie sans rêve, c’est du surplace”

 

Que dirais-tu aux jeunes et moins jeunes guadeloupéens pour les motiver et les pousser à vivre leurs rêves ? Fè sa fo-w fè pou divini sa-w yé ! Fais ce que tu as à faire pour devenir ce que tu es, personne ne s’y appliquera à ta place. Ne jamais être blasé, ne jamais laisser personne te blaser. La vie sans rêve, c’est du surplace. « Soyons réalistes : demandons l’impossible ! ». Si nos aïeux s’étaient contentés du « possible » nous n’aurions pas le quart de la moitié de nos droits. Pa janmen obliyé sa!

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© Emmeric le Person

Quelle direction devrait-on suivre pour améliorer notre société guadeloupéenne ? Ceux qui ont menés les luttes sur tous les fronts, aussi bien dans la rue que dans l’héritage culturel qu’ils nous ont laissé. Pour qu’il y ait solidarité il faut commencer par se voir comme un peuple à part entière… ça implique prendre conscience de nos richesses, nos ressources, notre énergie à déployer.

Nous avons deux fois plus de travail que d’autres peuples : premièrement parce que nous devons combattre au quotidien l’aliénation culturelle dans laquelle nous avons baigné, et deuxièmement parce que la mondialisation est une forme de conquête coloniale travestie en économie libérale.

Il nous faut puiser et nous inspirer de toutes les solutions que d’autres ont trouvé : plus de réseaux locaux de distribution du producteur au client, plus de médiatisation populaire, plus de bokantaj pour moins de gaspillage, au lieu de courir faire les soldes tous les 3 mois : échangez vos affaires entre copines ! Plus de covoiturage ! Plus d’espace pour nos artistes ! Plus de valorisation de nos artisans ! mais tout ça doit être relayé par nous ! et pour nous ! C’est possible grâce à internet, d’autres pays le font déjà, alors à vos claviers !

Quelles actions positives de compatriotes admires-tu ? Toutes celles qui s’inscrivent dans ce que j’ai cité ci-avant. Tous ceux qui travaillent dur pour donner le meilleur d’eux-mêmes et qui ne baissent pas les bras malgré la morosité ambiante. Agriculteurs, ouvriers, profs, médecins, commerçants, artisans, artistes… Gardons foi en nous !

Un mot pour la fin ? La ki ni blès tini longan : sé nou ki solisyon a tout pwoblèm annou.

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